chainehumaine.org

Texte d’Alain Damasio

Alain Damasio est un écrivain engagé et un scénariste reconnu (BD, série TV, jeu vidéo). Voici un de ses textes, écrit pour la chaîne humaine.

NUE CLÉ : AIR

J’ai toujours cru en la nomomancie. Cet art de trouver le sens d’un terme dans la structure même de ses lettres. Quand on cherche l’anagramme de « nucléaire », on trouve ça : « enculerai ».

Je pourrais m’arrêter là.

Dans cette sodomie conjuguée au futur, qui est celle de l’homme par l’homme mais dont le sujet, à la première personne du singulier, est une industrie, qui nourrit la presse et corrompt légalement nos Élus pour qu’ils disent d’elle ce qu’elle entend qu’on en dise : son innocuité, sa fiabilité et sa prétendue efficacité énergétique, qui est celle d’une machine à vapeur digne de Denis Papin. Brûler du bois assure un meilleur rendement. Qui le sait ? Vous trouverez sur ce site un argumentaire en neuf points, logé dans des pastilles rouges, qui sont autant de cercles de l’enfer. On les traverse en âme et en pensée, en petits Dante tranquilles, assis sur nos chaises basses, en réalisant mal que ces cercles existent, dans l’espace quotidien et dans le temps long d’une catastrophe lancinante dont il est difficile de secouer la léthargie. D’où ces textes ; d’où cette chaîne humaine qui s’annonce ; d’où cette militance salvatrice, qui fait du bien parce qu’elle excave et met devant nos yeux ce qu’on enfouit dans nos terres et nos têtes.

Dans ces cercles de l’enfer nucléaire, on rencontre en file indienne le million de morts de Tchernobyl, des mineurs kazakhs ou nigérians contaminés, qui creusent, des enfants atteints de leucémie et des employés un cancer dans la gorge. On s’y fait enterrer sous 200 millions de tonnes de déchets et bétonner secure dans des sarcophages fissurables . On y perd des milliards à recycler des centrales hors d’âge et à bricoler un nouveau réacteur hors de prix… On s’y expose aux attaques terroristes, aux missiles nucléaires, à une guerre qui ferait de chacune de nos 58 centrales 58 bombes atomiques. On y revit Hiroshima et Nagasaki, on y traverse les villes fantômes autour de Fukushima, hagards et ahuris.

Le nucléaire, on peut aussi le résumer ainsi : trop cher, trop vieux, trop dangereux. C’est l’archétype de la technologie crépusculaire, immodeste et immoderne, immorale et immonde, celle qui faisait rêver les écrivains de science-fiction des années cinquante et qui nous fait cauchemarder, nous, les auteurs du XXIe, sans nous donner matière à écriture parce qu’on fait de la mauvaise anticipation si l’on décrit simplement le présent bestial et ce qu’il tue.

On me répondra que nous ne pouvons pas faire autrement, que le nucléaire français est sûr et propre, qu’il y va de notre indépendance énergétique, qu’il y a des emplois à sauver… Comme s’il n’y avait pas des millions d’emplois à créer dans les énergies renouvelables, comme si l’uranium n’était pas à 100% importé, comme si les accidents n’arrivaient qu’aux japonais et aux russes, comme si un gramme de plutonium enfoui n’irradiait pas 235 000 ans… Comme si une politique économique et énergétique ne pouvait se réorienter… Areva : on croit rêver !

L’avenir, le vrai, celui qui porte l’espoir et l’incarne, il a déjà commencé à bruisser. Il se cherche. Il crée. Il agite les ingénieurs intelligents et il agit. Il ouvre à l’énergie propre, disponible, ressuscitable.

Il utilise le soleil généreux. Il se sert de l’air qui bouge. Il brûle ce qui pousse, repousse et pourrit — la biomasse, le biogaz et le bois. Il apprivoise le feu de la terre par la géothermie ou s’appuie sur le mouvement des mers : marée ou courant, houle ou gradient de salinité. Il barre les rivières. Il cogénère chaleur et électricité. Il est sobre et probe, cet avenir, doux et respectueux des ressources — modeste et donc moderne. Il donne envie d’écrire pour lui.

Je crois à la nomomancie, osais-je. Dans « nucléaire », il y a « enculerai » certes mais plus poétiquement, il y a aussi « nue clé : air ». Comme si l’éolien, symbole de l’énergie fluide du futur, était déjà en germe dans ce fruit infame, pour l’avaler et en recracher le noyau.

L’éolien, cette clé nue de l’énergie de demain, qui s’appelle l’air. L’appel d’air.

Puisse-t-il souffler en nous . Et nous rincer des contaminations télé- , webo- et radioactives !

Alain Damasio

Word - 28 ko
NUE CLE AIR
Soutenir par un don