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Texte de Michaël Ferrier

Mickaël Ferrier nous offre ce texte sensible, dans lequel il revient sur les sensations exprimées dans son ouvrage Fukushima, récit d’un désastre

Voici ce que j’écrivais, quelques jours après le désastre de Fukushima, alors que je me trouvais à Miyako-mura, le village-frontière de la zone interdite, déjà presque entièrement vidé de ses habitants… : "Il est difficile de décrire ce que l’on ressent quand on arrive dans un de ces villages-fantômes. D’abord, le silence est colossal, un silence profond et qui semble sans fin. J’ai l’impression d’être devenu sourd. Le cri des corbeaux, le ronflement des moteurs, l’aboiement des chiens, c’est comme s’ils n’avaient jamais existé. Le vent même a disparu. Les formes des immeubles flottent comme des ombres. Les portes de certains cafés restent ouvertes, les bicyclettes sont abandonnées. Un taxi vide attend des passagers qui ne viendront jamais devant la gare désertée." (Fukushima, récit d’un désastre, Gallimard, 2012).

Depuis, je suis retourné plusieurs fois à Fukushima, et comme je relis ces lignes aujourd’hui, deux ans après la catastrophe, je ne vois rien à y changer. Bien sûr, on a nettoyé, on a ratissé, on a déblayé. Mais la catastrophe continue : minimisation systématique des risques de contamination, opacité dans la transmission des informations à la population, surveillance des marchandises radioactives insuffisante, voire impossible, particulièrement en ce qui concerne les produits alimentaires, impuissance caractérisée dans le traitement des déchets... Au total : un coût financier, écologique et humain exorbitant.

L’industrie nucléaire, qu’elle soit civile ou militaire, disperse, disloque, divise. Aujourd’hui comme hier, à Fukushima comme ailleurs, elle fragmente les populations, elle démembre les territoires. Pour des buts lucratifs déguisés en progrès technologique, elle dresse les gens les uns contre les autres, faisant miroiter à quelques-uns des profits colossaux, et peser sur tous les autres des menaces inacceptables pour leur sécurité, leur environnement et leurs enfants. "Nous n’héritons pas de la terre de nos ancêtres, nous l’empruntons à nos enfants" écrivait St Exupéry : que leur laisserons-nous d’autre que des tombereaux de déchets ?

Contre cette désagrégation des paysages et du lien entre les générations, nous affirmons par cette immense chaîne humaine notre solidarité avec les victimes du nucléaire et notre détermination à entrer dans une civilisation énergétique responsable, fondée sur des innovations techniques et écologiques qui sont aujourd’hui à notre portée, loin des vieilleries du nucléaire.

Michaël FERRIER

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